J’ai décidé de bannir la colorimétrie de ma pratique et voilà pourquoi…

Quand la théorie se confronte à la vraie vie
Quand je la vois débarquer à mon atelier, sa palette de 10 couleurs idéales à la main, j’ai le déclic !
Les guillemets et les mille astérisques n’auront pas suffi !
Elle les brandit droit devant elle et fonce tête baissée sur les portants de vêtements et y colle ces impressions numériques bâtardes afin de ne regarder que ce qui y correspond…
Je vous le donne en mille… il n’y avait donc pas grand-chose pour elle.
Soyons honnêtes, si j’ai décidé d’ajouter cette partie à mon analyse, c’est uniquement parce que je sais à quel point c’est demandé ! Une porte d’entrée rassurante pour ces femmes qui ont perdu confiance en elles et veulent une réponse immédiate et « efficace ».
Connaître les couleurs qui vont faire disparaître les cernes, les taches de vieillesse ou tout bonnement illuminer le teint… ça a quelque chose de magique !
Magique ou carrément merdique ?
Une promesse magique qui pousse à consommer
Les influenceurs et "coachs en image" sur les réseaux ont trouvé là un moyen particulièrement facile de proposer et de monétiser des consultations à distance, parfois sur simple photo, poussant les abonnés à jeter leur garde-robe pour racheter des vêtements conformes à leur palette.
Le format courte vidéo montre une transition magique où le visage s’illumine instantanément. C’est une mise en scène esthétique qui pousse à la consommation de diagnostics en ligne, souvent biaisés par l’éclairage des téléphones ou les filtres automatiques des caméras. Ces vidéos font des millions de vues parce qu’elles sont hautement visuelles et addictives.
Ce n’est pas la vraie vie. Cela ne répond pas à ce que vous êtes profondément, mesdames, et à ce que vous pouvez exprimer à travers votre style.
Mais révéler quoi au juste ?
Plus d’un siècle déjà que nous savons que certaines couleurs nous flattent plus ou moins selon les nuances de nos couleurs naturelles. Jusque-là, rien de bien surprenant.
La théorie des quatre saisons, popularisée par Carole Jackson au début des années 1980 avec son livre Color Me Beautiful, est depuis devenue une méthode largement diffusée dans le monde entier auprès des femmes qui s’arrachent les services d’expertes pour savoir quelles couleurs vont les révéler.
Mais révéler quoi au juste ?
Qu’elles sont blondes et donc un « printemps » ? « Doux », parce qu’elles ont les yeux clairs et une peau de pêche ?
Révéler comment devenir une version stéréotypée, lisse et parfaite de soi-même ?
Qui voudrait sous-entendre que le stress, la fatigue, la pression n’ont aucun effet sur nous et que nous avons, par déduction, toutes la même vie ?
Pardon, mais cela ressemble plus à un scénario de dystopie où la femme serait réduite à des standards bien huilés qui poussent toujours plus la consommation et nourrissent le fait que les traces du temps qui passe et marque, c’est mal !
Dystopie ou réalité finalement ?
Quand la colorimétrie devient une injonction de plus
Que fait-on du plaisir, de la spontanéité et du libre arbitre dans tout ça ?
Je crois que cela répond à notre besoin de tout contrôler. Plus exactement et inconsciemment, d’être contrôlées.
On a appris à ce que notre image soit soumise au regard des autres, à ce que nos corps soient en permanence contrôlés, analysés et validés.
Standardiser l’humanité en 4 ou 12 profils nie la complexité des métissages, des carnations et des textures de peau. Les premières grilles de colorimétrie ont notamment été développées à partir de représentations et de références très centrées sur les carnations blanches, ce qui a posé et pose encore des problèmes d’adaptation pour les personnes.
Au lieu de donner confiance, la colorimétrie peut créer une charge mentale supplémentaire et de l’anxiété au moment du shopping, de ses choix vestimentaires, qui, par essence, devraient être personnels.
On transfère le pouvoir de décision de la cliente vers un bout de carton et c’est alors le flou artistique.
Exactement comme ma cliente qui, en une seconde, se sentait déprimée de ne rien trouver pour elle.
Et si le vêtement servait à exprimer qui nous sommes ?
S’habiller est une expression de l’humeur, une armure sociale ou un acte politique. Une extension de notre monde intérieur, de notre histoire et de notre créativité.
Interdire le noir à une femme « Été » sous prétexte que cela « durcit ses traits » revient à ignorer que le noir peut la faire se sentir puissante, élégante ou en sécurité.
N’est-ce pas là l’essentiel ? Mettre en lumière ce que l’on ressent, ce que l’on veut exprimer, ce que l’on est réellement ?!
Parce que nous avons oublié de nous écouter, de nous faire confiance et de mettre nos sensations au cœur de nos décisions, je refuse d’amener mes clientes à contraindre leurs décisions et leurs envies.
La mode ne devrait pas nous pousser à choisir une étiquette. C’est l’opposé de ma vision qui se veut sans injonctions.
La colorimétrie réduit le vêtement à un cadre purement esthétique et biologique. Elle nie la dimension artistique de la mode.
Elle repose sur l’injonction d’avoir l’air « reposée », « sans cernes » et « unifiée ». C’est une énième obligation de perfection esthétique faite aux femmes.
Pourquoi le but ultime d’un vêtement devrait-il être de camoufler les signes naturels de la vie ou de la fatigue ?
Le vêtement n’est pas un filtre correcteur de teint, c’est une recherche d’intention.
Je préfère reconnaître mon erreur et changer de cap
Je souhaite présenter mes excuses à mes premières clientes qui ont reçu leur « palette de 10 couleurs idéales ».
J’ai cru bien faire en répondant à une demande massive des femmes qui se sentent perdues, qui cherchent à reprendre la main sur leur image et à retrouver confiance. Je n’avais pas écouté mon intuition et mes convictions.
Erreur de débutante ? Sûrement !
Aujourd’hui, je ne pratique plus la colorimétrie et je ne remets plus de palette de couleurs « idéales » à mes clientes.
Merci à cette cliente sans qui je continuerais peut-être dans cette direction qui facilite peut-être la mise en relation avec les femmes que je peux aider, mais ne fait que semer doute et confusion.
Oui à une mode décomplexée, libre et intuitive.
Parce que nous sommes toutes uniques et que nous devons à tout prix le rester.
Commentaires